dimanche, 22 novembre 2009

Mais pourquoi pas

J'ai cette espèce de fatigue chronique depuis que je suis gosse. Je suis née fatigué. Pas facile d'accomplir quoi que ce soit dans ces conditions. Etudes, carrière, relations longues, sport, parler, tout en fait, est altéré par cette fatigue insupportable qui m'attaque régulièrement. Je vais bien, je peux vivre normalement, faire plein de choses mais je ne suis jamais au max. La fatigue rode. Elle surgit quand on s'y attend le moins, et me plante sur place, vide d'énergie et de sens.

Essayez de réduire votre énergie de soixante pourcents et d'avoir la même journée que d'habitude. Vous verrez. Vous pouvez le faire une fois, deux fois, trois fois, mais il y a un moment ou vous vous effondrez. Je ne suis pas le coureur de fond que la vie exige d'être. Persister m'est impossible. Mes ressources me l'interdisent. Avec moi ca passe ou ca casse et il n'y a pas de deuxième tentative. Ca ferme beaucoup de portes. Ca développe aussi certains talents. Car il en faut du talent, pour faire bonne figure alors qu'on a juste envie d'aller se coucher

Pour mon dernier job à Paris, j'avais trouvé une cage d'escaliers fermée au public. Je m'étais procuré un pass et dès que je sentais mes forces me quitter, j'allais m'allonger sur le sol, en position fœtale, entre l'étage deux et trois. Les horaires et le rythme de la vie active? Impossible. La mort assurée. Certains tiennent toute une vie comme ca, moi je tiens deux ans. Jamais réussi à faire plus, même avec les siestes dans les cages d'escaliers.

Ce n'est pas très intéressant en soi, mais ca nous amène à cette histoire de prise de sang avec le docteur Dob-quelque chose, clinique Sir John Williams, New South Wales. Il est mercredi après-midi lorsque j'arrive à l'accueil. Je dois d'abord prouver que je suis solvable, assuré, sur-assuré et contre assuré, puis je remplis un questionnaire "first time" et passe enfin dans la salle suivante qui me permet d'annoncer que j'ai rendez-vous avec le Docteur Dob-truc.

La fille est super jolie. Installée au comptoir quatre, elle a exactement trois autres comptoirs de chaque cote d'elle, tenus par des quinquagénaires un peu usées, un peu naines et un peu du genre "on ne me voit pas" et aussi un peu du genre "je bosse ici mais ne me demandez rien, je suis simplement la pour assurer une parfaite symétrie et servir de faire valoir au comptoir quatre". Comptoir quatre a le regard dans le vague. Elle a l'air de la fille rêveuse, un peu désenchantée. Un accent exotique et un vague air romantique, c'est pile poil ce qu'il lui faut. Alors quand le français aux cheveux souples et sombres commence à lui parler, en butant sur les mots et souriant l'air gêné, elle a les yeux qui s'allument et les joues qui prennent des couleurs. Au bout d'une minute elle devient même maladroite et ne sait plus ce qu'elle fait.

Une coupe de cheveux, un maquillage et une manucure qui envoient des ondes rock'n'roll. Une fille perfecto habillée en civil. Une grande douceur dans les traits du visage, une voix accorte qui picote la nuque, une fille adorable avec un regard mutin d'un bleu très clair qui laisse entrevoir de grands talents de salope. Le problème ce sont les vêtements un peu amples qui signalent que l'abonnement au fitness n'a pas été renouvelé. Pas trop envie de manipuler de grosses hanches en ce moment, alors je reste souriant mais je brouille les pistes. Puis elle se trompe dans la facturation, fait tomber son stylo, me regarde en souriant avec son petit air malicieux. Un coup de feu qui part du trou de mon cul, traverse mes couilles, remonte dans mes tripes et vient battre à mes tempes. Puis c'est la constatation simple:

"Merde, je vais devoir la baiser."

- Vous êtes nouvelle?

- Non, je travaille ici depuis six mois...

-Ah.

-Mais c'est mon dernier jour.

-Oh, il faut fêter ca, non?

Elle fête effectivement son départ le soir même, mais avec ses amis. Elle me propose de passer, mais je refuse. Pas question de les rencontrer. Est-ce que James Earl Ray a rencontré les potes de Martin Luther King? Mais le soir suivant, deux bières, le temps qu'elle me dise qu'elle habite au coin, et c'est le ticket pour la baise. Sauf que comptoir numéro quatre suce comme elle travaille et qu'elle a les rotules plus saillantes que ses seins. Irrité, je suis même méchant en partant et me soulage du trop facile «inutile de dire que c'était aussi mon dernier jour»

Pour en revenir à ma consultation; un banal dépistage HIV en vu de retrouvailles éclaboussantes; elle est réglée en deux minutes, cent cinquante dollars et un email de deux lignes du labo plus tard. Là où ca devient intéressant, c'est que le hasard a voulu que je tombe sur un spécialiste des maladies de la fatigue. Le seul à Sydney, toujours content de faire du chiffre avec des analyses de sang à deux balles, mais dont la carte de visite indique que sa véritable spécialité est de soigner le plus gros handicap que la nature m'ait donné. Je suis certes stupide, mais quand même pas au point d'ignorer pareille coïncidence. Quatre rendez-vous, toute une batterie de tests, deux semaines d'attente, pour apprendre que je suis atteint d'un dérivé du syndrome du Lac Tahoe, non invalidante, mais bel et bien fatiguante. Assez rare. Il me parle d'un traitement efficace disponible à l'étranger. Ma foi oui, pourquoi pas? Je pourrais très bien continuer à vivre avec, mais je sens que j'ai besoin de nouvelles aventures...

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